Comment une situation désespérée devient un moteur scénaristique

J’ai le plaisir de tester en ce moment une campagne écrite par Ian Cooper pour HeroQuest Glorantha que Moon Design prévoit de publier en 2013 si tout va bien: il s’agit de The Coming Storm – en évident clin d’œil à une série à succès dans laquelle il est question d’un trône en fer, je changerais d’ailleurs volontiers le titre en Storm is Coming… mais ce n’est pas le sujet.

Vers la fin de la partie, il s’est passé un truc intéressant que je partage avec vous, ça pourrait vous donner des idées si vous êtes confronté à la même situation. Bon, si vous avez des années d’expérience comme meneur de jeu, vous n’allez sans doute pas apprendre grand chose, mais on ne sait jamais. En ce qui me concerne, c’est lors d’une partie de HeroQuest aux Chimériades en 2009 que j’avais vu Jeff Richard faire quelque chose dans ce style et j’avais trouvé ça lumineux.

Pour ne pas contrevenir à la clause de confidentialité que j’ai signée et en vertu de laquelle je suis bon pour un lent démembrement dans un Enfer Lunaire si je brise le sceau du secret, je me contenterai d’exposer la situation en la réduisant au strict minimum, qui du coup apparaît des plus classiques: à un moment donné, les personnages affrontent une créature chaotique particulièrement puissante (“ooohhh”, s’exclame l’assistance médusée). Bref, ils étaient sur ses traces depuis un moment, s’attendaient à tomber sur quelque chose de « costaud » et avaient obtenu de leur clan la possibilité d’utiliser une partie de ses ressources magiques en cas de danger. [En mode subjectif, ça donne: « Votre demande a été jugée légitime par le Conseil (Victoire Mineure), le wyter du clan a répondu à vos prières, il est disposé à vous envoyer le moment venu une pluie magique (ability « Rain that burns Chaos ») pour vous venir en aide« ].

Fort bien, allons zigouiller du Chaos-qui-pue.

Sauf que le combat a très mal tourné. Ici, j’ouvre une petite parenthèse pour expliquer pourquoi. Vous connaissez l’adage: « Les dés ne servent qu’à faire du bruit derrière le paravent. » C’est un truc qui m’a toujours gêné, ça perturbe pas mal ma suspension d’incrédulité. J’aime bien jouer sans écran et jeter les dés pour les PNJ sous les yeux des joueurs (sauf dans les cas bien connus où il n’est pas logique qu’ils connaissent le résultat, etc.). L’avantage de cette méthode est évident quand les joueurs se rendent compte à un moment donné que la situation est tendue mais qu’ils finissent quand même par « gagner » – ils savent que la victoire est « honnête » et non le résultat d’un « bruit derrière le paravent », son goût n’en est que meilleur. L’inconvénient, c’est que quand ça part en cacahouète, ça peut partir en très grosse cacahouète: il n’est pas toujours facile d’anticiper précisément et concrètement quelle difficulté représentera l’adversité pour les personnages, et un petit coup de malchance aux dés n’est jamais exclu.

Et donc, baston. Dès le départ, obtenant justement quelques revers aux dés alors que la bestiole, Nearly Impossible à neutraliser, obtenait un succès, les joueurs ont compris que, malgré leur bonus d’attaquants multiples, leur réserve de points d’héroïsme, déjà entamée, n’allait sans doute pas suffire. Et cela malgré l’aide magique du wyter qu’ils avaient sollicitée auparavant – ce qui était bien vu de leur part, on ne peut pas dire qu’ils sont allés au front les mains dans les poches.

Sueur froide pour eux… et pour moi: après plusieurs heures de jeu, je voyais se profiler une fin catastrophique où les PJ allaient passer à la casserole. Que faire sans introduire un deus ex machina un peu frustrant? Une solution de type « la cavalerie arrive », non illogique au demeurant, était d’ailleurs prévue dans le scénario, mais bon…

Je m’en suis sorti de la manière suivante: au joueur dont le personnage avait sollicité la magie du wyter, j’ai dit que ce dernier pouvait accentuer ses efforts, déclencher un véritable déluge anti-chaotique puissance 10, mais que cela affaiblirait considérablement la ressource « Magie » du clan et qu’une contrepartie serait exigée. « Banco« , a répondu le joueur. Le score de « Magie » du clan fut amputé de huit points (!) et une pluie magique torrentielle se déversa des cieux sur la créature, lui imposant des malus qui rétablirent un certain équilibre. Finalement, les PJ en sont venus à bout, certes pas sans y laisser des plumes, mais… ouf.

La morale de l’histoire est double.

1) D’abord, je suis content que ma situation désespérée ait trouvé une issue pas trop méchante: je n’ai rien contre le fait de flinguer des personnages si c’est dans la logique des choses, mais là c’était vraiment rude. Or, cette issue a été obtenue, je crois, sans endommager notre suspension d’incrédulité. D’ailleurs, le prix à payer n’a pas été mince: non seulement les PJ ont contracté une dette à l’égard du wyter – et pas des moindres, voir ci-dessous – mais la perte de ressources magiques leur a valu la réprobation d’une partie non négligeable des membres du clan (Défaite Marginale), en dépit des risques qu’ils ont pris pour éradiquer une menace terrible. Parfois, la vie est dure.

2) Du coup, impossible d’en rester là: la tournure un peu exceptionnelle (l’aide du wyter) et amère (la réaction du clan) des événements appelait un développement. D’une part, l’épuisement des ressources magiques du clan faisait planer une sérieuse menace, il fallait y remédier. D’autre part, il restait cette idée de la « contrepartie » exigée par le wyter en échange de son effort exceptionnel pour les aider. En additionnant un et un, cela a débouché sur la conclusion suivante: j’ai utilisé une information trouvée dans la description du clan des PJ, plus précisément dans la partie consacrée au wyter, qui faisait allusion à ses enfants exterminés jadis par des créatures chaotiques, sans plus de précision; le wyter a donc proposé aux PJ de retrouver ce qu’il reste de la dépouille de l’un de ses fils, demeurée en terre chaotique, de la ramener sur les terres du clan et d’accomplir les rites permettant à son esprit de rejoindre celui de son père dans le Hall d’Orlanth, afin qu’ensemble ils s’entraident pour défendre le clan de leurs descendants. Ceci se traduirait en termes de jeu par une augmentation du score de ressources magiques.

Si vous avez un peu d’expérience, vous le savez: un des grands plaisirs du jeu de rôle, c’est de voir émerger des « branches » imprévues dans le récit, à la fois parfaitement compatibles avec le reste de la campagne mais aussi découlant naturellement du cheminement suivi par vos joueurs. Dans ce cas précis, cette nouvelle branche est née de la volonté de trouver une issue à une situation désespérée qui ressemblait à une impasse scénaristique. Méditez là-dessus et la prochaine fois que vous voyez vos joueurs s’enfoncer dans une galère extrême, ne paniquez pas!😉

Sur ce, je vous laisse, j’ai un scénario à écrire.

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