Inspi – Même pas mort (Rois du monde, tome 1), de Jean-Philippe Jaworski

J’ai lu il y a quelques mois Gagner la guerre, premier roman de Jean-Philippe Jaworski, déjà auteur d’un recueil de nouvelles, Janua Vera, et de jeux de rôles, Te deum pour un massacre et Tiers-Âge.

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J’ai trouvé Gagner la guerre impressionnant en tant que premier roman. Sa principale qualité, à mes yeux, tient dans la manière qu’a l’auteur d’aller au bout de chacune de ses idées et de chacun des thèmes qu’il a voulu explorer. Plutôt qu’à une succession de péripéties bavardes trop vite enchaînées et pour cette raison très vite oubliées, qui me semble constituer un trait commun à quantité de récits de fantasy, nous avons affaire, avec les presque mille pages du roman (en édition de poche), à un nombre finalement assez restreint de chapitres, certains d’entre eux se déployant sur plus de cent pages. L’auteur n’abandonne jamais son sujet avant d’en avoir fait complètement le tour. Que l’on suive Benvenuto Gesufal, narrateur et personnage principal du récit, dans une bataille navale, dans son expérience de l’enfermement et de la torture, dans ses tentatives de s’extraire de la toile des complots politiques où il est englué, dans une fuite échevelée sur les toits d’une cité tortueuse, dans une longue errance accablée de froid et de fatigue, ou encore dans son ultime expédition guerrière, solitaire et suicidaire à l’assaut du manoir d’une famille décadente, Jaworski va toujours au fond des choses. On sort d’un chapitre avec le sentiment d’avoir passé une vie aux côtés de son personnage à la fois attachant et exaspérant, humain en un mot. La puissance évocatrice d’un style riche, au vocabulaire ample et coloré, achève de faire de la lecture de Gagner la guerre une expérience marquante.

Faut-il pour autant parler de chef d’œuvre? Selon moi, non. Le livre souffre de quelques défauts: des longueurs parfois, et quelques expériences stylistiques discutables, comme ces adresses au lecteur dont je me serais bien passé, ou encore l’utilisation abusive par les membres d’une guilde d’assassins d’un argot qui en devient pénible à lire. Mais si Gagner la guerre n’est pas tout à fait, à mes yeux, le chef d’œuvre que certains ont salué, je l’explique plus fondamentalement par le défaut de ses qualités: un excès de sophistication dans la construction de son intrigue. Un peu de complot, ça me va. Mais les aventures de personnages hyper-machiavéliques préparant leur stratégie avec dix-sept coups d’avance, j’avoue que ça finit par nuire à ma suspension d’incrédulité. Du coup, les longs monologues du Podestat ou de Benvenuto Gesufal au cours desquels ils nous font partager leur [méta-(méta-)] analyse de la situation et leurs multiples spéculations parfois contradictoires m’ont, je l’avoue, ennuyé à deux ou trois reprises.

Par contre, j’ai été soufflé, intégralement et sans réserve, par la lecture de Même pas mort, le second roman de l’auteur.

jaworski

Certes il ne s’agit que du premier tiers d’un cycle, et tout jugement définitif est en l’état impossible. Mais tout de même, quelle claque!

Cette fois, nous sommes plongés dans monde celtique, six siècles avant J.-C., où les ramifications et les vertiges sont moins politiques que poétiques, oniriques et magiques. Nous suivons Bellovèse, fils de roi, dans le récit de sa jeunesse et de son initiation aux mystères du monde. Un récit bien peu linéaire: la construction est tout en méandres et circonvolutions. C’est un Bellovèse âgé qui ouvre le bal, puis qui, rapidement, nous raconte un épisode mystique de sa jeunesse, avant de remonter plus loin encore dans son enfance, en s’y attardant longuement, pour finalement nous ramener à l’instant décisif de son entrée dans la vie adulte. Loin d’être une reconstruction limpide et sans mystère, fausse comme le sont toutes les autobiographies « vraies », Même pas mort constitue un fascinant récit où l’histoire le dispute à la légende, où les souvenirs du personnage naviguent en eaux troubles, tantôt fiables et cohérents, tantôt enfiévrés et cryptiques. Cette ambiguïté nous place parfois dans un état proche de la confusion qui est la nôtre lorsqu’un réveil soudain interrompt un rêve prenant (une sensation que vous avez peut-être déjà éprouvée si vous avez aimé Mulholland Drive, le film de David Lynch). Le style est serré, débarrassé des quelques longueurs qui à mes yeux encombraient Gagner la guerre, et l’érudition de Jaworski lui permet une fois encore de déployer un vocabulaire incroyablement évocateur: une certaine culture celtique reprend vie sous nos yeux (amis gloranthophiles, aviez-vous déjà entendu parler du gutuater, par exemple?).

Bref, j’ai adoré ce roman, et je vous le recommande chaudement, en particulier si vous aimez (lire et jouer dans) Glorantha. Car c’est évidemment là où je veux en venir: Même pas mort est une œuvre idéalement destinée à tout meneur de jeu en quête d’inspiration pour mettre en scène le mystère et la magie d’un monde « antiquisant » et mythologique tel que Glorantha.

Pour être plus précis, voici les passages que j’ai relus avec bonheur dans la perspective d’un réinvestissement en jeu, dans le cadre d’une campagne avec des Orlanthi de Sartar (les numéros de pages renvoient à l’édition des Moutons électriques, 2013) – attention, SPOILERS :

  • la réception de Bellovèse par le roi des Osismes à Vorgannon (pp. 18 et suiv.), pour la description de la halle et de l’ambiance qui y règne, la pratique des règles d’hospitalité et la façon d’honorer le truculent roi Gudomaros en lui déclamant quelques strophes bien senties susceptibles de le flatter;
  • l’aventure de Bellovèse sur l’île des Vieilles (pp. 37 et suiv.), dans laquelle tous les amoureux du Finistère auront reconnu l’île de Sein, pour son ambiance envoûtante, déroutante, inquiétante;
  • la découverte du quotidien d’une troupe de guerriers s’en allant livrer bataille (pp. 64 et suiv.), et tout particulièrement la fascinante « course » qui se met en place à partir de la p. 70, la découverte sacrilège du nemeton (pp. 77-79), l’échange « d’amabilités » entre Troxo et Comargos (à partir de la p. 80), le destin poignant et tragique d’Oico (notamment à partir de la p. 97);
  • la rencontre (à partir de la p. 215) avec les Mères, et le grand aurochs Taruos qu’elles lancent à la poursuite de Bellovèse, Ségovèse et Suobnos, les jetant dans les griffes de « l’ogre » du Garrissal;
  • enfin la description de quelques figures étranges croisées au fil des pages, comme par exemple le « Bon maître » (pp. 69-70) ou le « Forestier », dans le cadre de la légende de Uidhu et la Pierre Qui Pleure (pp. 196-203).
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