Bourdieu meets Glorantha

En lisant Sur l’État, les cours au Collège de France de Pierre Bourdieu consacrés à l’analyse sociologique de la genèse de la forme moderne d’État (Seuil / Raisons d’agir, 2011), je suis tombé sur ce passage, p. 297, quand Bourdieu, à partir des travaux des historiens, distingue l’emprise politique – faible – des empires sur leurs sujets et celle – forte – des États au sens où on l’entend aujourd’hui:

Le problème de la spécificité de la trajectoire des États occidentaux ma beaucoup préoccupé dans la mesure où, selon la manière d’y répondre, on peut s’armer ou non d’un comparatisme à l’échelle de l’histoire [globale], ou limiter l’exercice du comparatisme à l’échelle de l’Europe. Évidemment, ça change beaucoup la bibliographie et aussi la manière de traiter les documents. Ce n’est pas une question anecdotique mais une vraie question préalable : en quoi les États européens se distinguent-ils des empires (russe, chinois, romain) ? Ces empires, dit Strayer, jouissaient de la force militaire qui leur donnait un pouvoir de contrôle très étendu, mais ils n’intégraient pas véritablement leurs habitants – ou une très faible part – dans le jeu politique ou dans l’activité économique transcendant les intérêts locaux immédiats. Ces empires (…) apparaissent comme une superstructure – là on peut le dire –, qui laissait subsister des unités sociales à base locale relativement indépendantes. Par exemple, la Kabylie a été soumise pendant des siècles à la domination turque sans que les structures locales, à base clanique ou villageoise, aient été tant soit peu affectées par l’exercice d’un pouvoir central. On peut payer un tribut, on peut être soumis à des opérations militaires de répression, en général provisoires et ponctuelles, tout en continuant à conserver des structures non affectées, par exemple des autonomies villageoises avec leurs coutumes. On en a une sorte de vérification a contrario, lorsque l’effondrement des empires – c’est vrai pour l’Empire turc – ne suscite pas de grande résistance et ne change à peu près rien, autant qu’on puisse le savoir, à la vie sociale des unités de niveau inférieur.

Je crois que cet extrait permet de comprendre pourquoi, au quotidien, dans les clans sartarites officiellement sous domination Lunar, la vie peut néanmoins, souvent, continuer à fonctionner « comme avant », et aussi pourquoi toute agitation « rebelle » ne fait pas systématiquement l’objet d’une répression impériale.

La question s’était posée, sur le WoG, à propos de la Campagne des Colymar, quand un narrateur s’étonnait qu’après avoir récupéré les Mains de Hofstaring, les PJ et leurs clans n’étaient pas punis par une intervention militaire immédiate de la part de Fazzur.

Le fait est qu’une domination impériale ne ressemble tout simplement pas à quelque chose d’aussi directement réactif. Son emprise est plus diffuse, ses actions – et réactions – éparpillées entre une multitude de priorités, qui dépendent des intérêts d’une multitude d’intermédiaires ayant souvent d’autres chats à fouetter, voire même tout intérêt à utiliser certains échecs contre leurs rivaux politiques internes.

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2 réponses à Bourdieu meets Glorantha

  1. Ping : Bourdieu meets Glorantha « Le joyeux monde des Jeux de Rôles

  2. Hervé dit :

    C’est vrai que s’emparer des mains de Hofstaring, ou tuer un prêtre rouge (c’était peut-être un agitateur, hostile à une grande maison lunar), ou même démolir une vexilla (unité militaire privée) lunar n’appelle pas automatiquement une répression.
    Les empires ont des limites, et souvent les yeux plus grands que le ventre : ils n’ont pas les moyens de bien contrôleur leurs conquêtes. Nombre de villages dara happan vivent de la même manière aujourd’hui, sous le brûlant regard de Yelm, qu’à l’époque de Plentonius ou même sous les Parfaits Cieux ! Certes, certaines femmes se mettent à adorer la lune rouge, mais on peut encore les chasser du village à coups de pierres. Alors imaginez à quel point l’emprise lunar est superficielle en Sartar ou en Heortland…

    Ce que l’analyse de Bourdieu n’intègre pas, c’est le rôle de la Magie. Si un temple géant à la Lune Ascendante est bâti dans une région, l’emprise lunar devient réellement plus puissante, les dieux locaux eux-mêmes en sont affectés. C’est pour ça qu’ils mettent tout leur coeur à en bâtir un en plein Sartar. C’est pour ça que la rébeillon fait tout pour les en empêcher, allant même jusqu’à pactiser avec les dragons.

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